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En 1973, un groupe belge publie un 45 T où on peut écouter sur la face A une pochade grinçante. Il y est question d’un homme avec un accent prononcé vantant les mérites d’une institution qui, semble-t-il, lui apporte toute satisfaction en échange d’un investissement personnel minimal : « Alors, mon garçon, on est prêt à reprendre le travail ?
Ma peut être bien que oui, ma peut être bien que non, docteur. Yé souffre. Yé souis payé, yé m’casse pas la nénette. Dans mon pays, il n’en est pas question. Ce n’est pas que yé souis un malhonnête. Ma yé profite de la situation »

L’accent est italien et la chansons pleine de clichés sur les immigrés. Un humour de chansonnier qui vaudra à Tribal Mustachol – trio où l’on retrouve l’un des futurs pères de la Danse des canards – et La Moutouelle une petite mise à l’écart. Quatre décennies après, les lieux communs développés dans le morceau semblent encore fort appréciés et familiers dans le discours. Et sans « humour ».

Même si ces derniers jours, selon les gazettes bien informées, les masses populaires grondent d’un ressentiment éclairé, d’un bon sens légitime, qu’elles appellent modestement à pendre le corps du dernier chômeur assisté avec les tripes du dernier étranger profiteur avant que les chars marxistes, les mangeurs d’enfants et le parti de l’étranger n’amènent le désastre dans le pays ; même si, donc, la moutouelle semble être encore ancrée dans les discours, la culture populaire raconte une bien autre histoire, assez loin des clichés encore repris, et avec quelle vigueur, dans les propos politiques et les témoignages ces derniers jours. Les mains noires sont avant tout celles d’une immigration économique nécessaire qui ne dit plus son nom. Les mains noires de boulots parfois très ingrats.

Le thème est récurrent dans la musique tout au long d’un demi-siècle, empruntant au fur et à mesure le médium le plus populaire : Aznavour (1958), Bebey (1970), La Rumeur (2002) ou Fakoly (2004, sur le même air qu’An Englishman in New York de Sting). La chanson maghrébine elle aussi s’est évidemment nourrie de ce thème : Passeport Lakhdar en est l’une des plus emblématiques, notamment enregistrée en 1965 par Cheikh Yousni, qui connut un grand succès avec ce morceau et dont l’œuvre fut largement irriguée par l’esprit de l’immigration. On déchiffre la difficulté de faire sa place, on percute sur les humiliations, la défiance, on cogne à l’ingratitude, « le travail à tour de bras », les boulots dangereux et mal considérés et « une valise dans un coin qui hurle au destin qu’elle n’est pas venue en vain ». Étrange manière de louer l’assistanat, n’est-ce pas.

Ces mains noires, ont été successivement belges, suisses, allemandes, polonaises, italiennes, portugaises, algérienne, marocaines, maliennes. Et quand il s’agit de penser aux sous, puisque ce sont les sous l’important Madame, vous le savez en tant que mère de famille qui se doit de boucler les fins de mois, les sous sans quoi rien ne tournerait rond et il faut y faire attention, les sous sont saufs. Je répète : les sous sont saufs, la thune est safe, le pèze est à l’abri.

L’immigration de travail est non seulement un chiffon rouge agité frénétiquement, mais un chiffon rouge totalement inutile. C’est une peur qu’on agite sans raison. Oui, certes, la peur est là, on a tous peur de quelque chose. Pas forcément des métis, des immigrés, des nègres, des bougnoules, des youpins ou des Norvégiennes ménopausées. Mais quand la peur est là, on l’explique, on la dégonfle, on la dédramatise. A un enfant tremblant d’une crainte irrationnelle du monstre sous le lit, quel père répondrait à une peur qui, somme toute, demande une explication franche : « Écoute mon petit, tu dois dormir, le monstre sous le lit existe vraiment et il y restera. Tiens, prends cette batte à la place de ton doudou. » Il y a un travail considérable d’explication à faire sur le monstre finalement gentil de sous le lit et le vivre ensemble.
Comme le notait un tenancier de tabac-presse en Alsace, en 2002 : « C’est pas des salopards les gens [ayant voté à l'extrême-droite], ce sont des gens sensibles et c’est justement cette sensibilité qui les amène à penser qu’il y aurait une injustice à leur égard. Il y croient et ils pensent que l’étranger est là pour leur nuire ou qu’il y a des avantages qu’obtiennent les étrangers que n’ont pas les Alsaciens. L’Alsacien est travailleur, l’immigré il vient pour les allocations familiales. Ce qui dans le fond n’est pas du tout juste. Comme je travaille ici, je me rends compte tous les jours que les gens qui viennent, ce sont des Turcs. Le matin très tôt quand j’ouvre à 6 heures, ce sont souvent eux les premiers clients, qui viennent en tenue de travail tout ça et qui entament leur journée, qui ont une vie plutôt rude par rapport aux Alsaciens. »

Ce que racontent ces morceaux de l’immigration du travail, c’est que les difficultés ont – étonnamment ? – été les mêmes durant cinq décennies. Les supposés cadeaux n’existent pas. J’entends même dans Ecoute -moi camarade, cette chanson-phare de l’émigration algérienne des années 60, reprise par Rachid Taha quarante ans plus tard, aussi bien une complainte amoureuse qu’une chanson sur l’amour déçu des immigrés venus en France.

En aucun cas, les mains noires – puisque l’Étranger en France est essentiellement là pour des raisons économiques – ne devraient être le centre d’un amalgame, puisque de toute façon, elles ne sont pas un problème pour la France. L’expliquer calmement ? Pas le temps, pas l’envie, pas les mots, pas le courage, pas la patience et puis personne n’y comprendrait rien, n’est-ce pas ? Pourtant vous êtes-vous jamais demandé qui contribuait de manière significative aux retraites, par hasard ?

Publié il y a 1818 jours En lire davantage à propos de