Furtif

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Un samedi soir, je suis allé voir un gros monsieur qui ressemble à mon grand-père. Avec sa barbe blanche, son embonpoint et ses deux cornes de poils tressées sous ses joues, il avait l’air d’un biker repenti portant beau le gilet en patchwork beige et marron. Il s’est assis sur la scène faite de palettes en bois et a pris dans sa main une guitare électrique que n’aurait pas reniée un groupe comme Kiss. Mais il a commencé à jouer du blues.

Ce monsieur a une soixantaine d’années, il s’appelle Victor Brox, il est anglais. Dehors il faisait – 5°C, et le bar dans lequel il jouait ressemblait plus à un hangar qu’à un jazz-club. Le concert coûtait cinq euros et n’avait pour ainsi dire pas été annoncé. La moitié des personnes présentes n’ont eu que faire de ce type sur la scène, continuant à jouer au billard. Nous étions perdus à quelques kilomètres de Bergerac, en pleine Dordogne.

Eric, Jimi, Muddy et les autres

Victor Brox débuta sa carrière en Angleterre du coté de Manchester au début des années 60. Et on pouvait tout autant porter un gilet patchwork du plus mauvais goût samedi et regretter avec émotion la mort d’un ami très proche, disparu il y a trente cinq ans de cela, qui s’appelait Jimi Hendrix. Car ce qu’il y avait à voir ce samedi de janvier, c’était un des plus grands bluesman anglais vivants.

Dans la foule d’anecdotes racontées, Hendrix, Ray Charles, John Lee Hooker, Clapton, Muddy Waters et Aynsley Dunbar (un temps pressenti dans le JH Experience, et qui fondera ensuite le Aynsley Dunbar Retaliation, avec Brox) venaient agrémenter d’un accent délicieusement prononcé les morceaux de Brox.

Guitariste, pianiste, trompettiste, le mancunien alternait les instruments dans l’ambiance totalement déconcentrée du lieu. Sa voix grave et puissante n’y faisait rien. Lors de certains refrains, il boxait l’air de ses petits bras et reprenait son blues, vague de rythmes qu’il agrémentait de ses errements au piano. Sans forcer. Le « chanteur de blues blanc préféré » de Jimi Hendrix rata quelques solos, cabotina parfois sur des arrangements mais arriva à jouer de la trompette et du piano en même temps sur Georgia on my mind de Ray Charles. Il accueillit sur scène son backin’band, invita à jouer les amis des amis, diriga le concert et fit rouler son blues urbain dans un boeuf pépère, entre « musiciens de grande qualité ».

Reprises à gogo

Je suis resté perplexe pendant un long moment face à lui, partagé entre l’idée que Victor Brox était un musicien de très grande valeur et le fait de le voir parfois se rater sur des accords, de patauger sur certains morceaux. Peut-être était-ce aussi le fait de le rencontrer fortuitement dans ce décor si décalé, rapport à son influence musicale. Qui oserais imaginer les Rolling Stones chanter pour cinquante personnes dans un petit bar-concert de province. Non, les bluesmen ne sont pas des rock-stars.

Pendant près de trois heures, Victor Brox reprendra, outre Georgia on my mind et Unchain my heart, Boom Boom de John Lee Hooker, Red House de Hendrix, Honky Tonk Women des Rolling Stones, How long Blues de Leroy Carr et j’en passe.

Entre les pauses, Victor Brox vendait ses disques sur le bord de la scène, des CD gravés et notés à la main, avec la pochette imprimée à la maison, sans doute. Et quand un spectateur vint lui offrir un verre parce qu’il n’avait pas payé l’entrée, Brox le regarda d’un oeil vaguement lassé mais poli envers cette intérêt qu’on lui témoignait. Parler avec son public n’a pas l’air de l’intéresser outre mesure. Le concert terminé, il fila en dandinant entre les tables rejoindre quelques amis au bar. Et moi, je me répétais que ce type avait connu les meilleurs musiciens passé par Londres dans les sixties. Les bluesmen ne sont décidement pas des rock-star.

Publié il y a 4510 jours En lire davantage à propos de