Furtif

Audioblog nonchalant

Il y a peu, deux amis très précieux se sont concertés en quelques mots, en un discret coup de téléphone, pour que je passe un samedi soir loin de mes petits tourments. Il y eut une invitation à dîner, une table en bois aux veines saillantes et patinées, une playlist délicate. Ce fut une soirée délicieuse. Puis, grâce au hasard heureux, avec d’autres plus tard, de ces amis pas vus ensemble depuis longtemps, il y eut les regards bienveillants, les plis des yeux qui trahissent les rires réguliers et la nuit qui avançait. La légère ivresse de la fin de soirée aidait à la détente, la fatigue aussi, mais on conservait cette assurance des belles choses.

Iron & Wine – Friends they are jewels

Une autre histoire d’amitié en revoyant un ami toujours ailleurs. Qui revient d’Inde ; qui compte s’installer à Berlin ; qui repart au Maroc. Pas de forfanterie là-dedans, seulement la conscience excitante d’avoir parcouru l’un et l’autre bien du chemin – jusqu’au sens littéral. Les bouteilles de macon succèdent aux bouteilles de macon. Rentrer tôt disait-on quelques heures auparavant. Si vous êtes du côté de Bordeaux, passez voir son exposition photographique, c’est jusqu’au 22 octobre au marché de Lermes.

J’aime la paume de la main qui étreint solidement une épaule, ce geste fort et fugace plein de tendresse retenue.

Bill Withers – Lean On Me

Je me rends compte que tous ces trucs sur l’adolescence et la musique, les discours troublants, le désir, les amitiés solides, la complexité de les conserver, je m’en foutais bien à l’époque. J’aimais les rythmiques, c’est tout. Je ne réalise que maintenant — c’est-à-dire une éternité après mon adolescence — à quel point mon goût pour la musique rejoint le discours qu’elle portait déjà. Les morceaux et les groupes prennent une autre dimension lorsque j’y accole mes propres errements, mes choix, mes renoncements, mes emportements. J’ai saisi sur le tard l’importance de ce vade mecum qui s’étoffe peu à peu de nouveaux morceaux, et que je trimbale dans des playlists, des albums et des compilations.
Nik Cohn écrit en 1968 dans Awopbopaloobop Alopbamboom que — je cite de mémoire, je ne retrouve plus le passage exact — dans la pop et le rock, tout a été défini dans les années 50 ; la suite n’est qu’un renouvellement plus ou moins réussi de ces bases. L’oubli et l’enthousiasme deviennent alors les deux piliers qui assurent la fraîcheur renouvelée du genre. Fut un temps où je vivais la meilleure soirée de ma vie tous les trois mois, avec le même enthousiasme que je manifeste à un rythme identique pour un morceau qui me parle. Cela prête à sourire mais conserver cela me fait sentir vivant. Vivant et bien accompagné.
Des moments décisifs se sont noués lors de ces retrouvailles avec les amis — ceux qu’on a, ceux dont on souhaiterait tellement qu’il le soit davantage, ceux qui se sont effacés –, grâce aux heures qui s’étirent sans qu’on y prenne garde, à la joie secrète et profonde de se retrouver douze heures après avec les mêmes esprits drôles et enjoués, aux confidences de bout de tablée, à l’armagnac qui grise les fins de soirée d’une délicieuse ivresse, lorsque le corps se relâche confortablement au fond du fauteuil, à cette sensation d’accomplissement en devenir : j’ai avancé, et je l’ai fait avec des personnes uniques.

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